Editorial par Jean Boissonnat
En 2001, nous avons changé de siècle. Cette année, nous aurons changé de monde. Un nouveau monde est en train de naître sous nos yeux. Nous ne le voyons pas encore distinctement, mais, à travers certains événements, nous le pressentons. L'élection d'un Noir (même si c'est un métis) à la tête de la plus grande puissance du monde en constitue un premier signe. La tenue d'un sommet véritablement mondial (le G 20) pour faire face à la crise, avec la participation de pays comme la Chine, l'Inde, le Brésil, la Russie, jusqu'alors absents de ces concertations, en est un deuxième signe. Les deux signes conjoints signifient que notre société s'universalise. La crise constitue peut-être un raté dans la mondialisation économique, mais elle fait faire un pas de plus à la mondialisation de la société.
En se donnant un Président de couleur, l'Amérique rehausse son crédit dans le monde, après avoir perdu beaucoup de son prestige dans l'aventure irakienne, dans ses réticences à protéger la nature et dans la crise financière, détonateur d'une crise économique mondiale. Il reste au nouveau Président à faire ses preuves, mais, par sa seule présence, il illustre déjà l'ouverture du pouvoir à toutes les races.
Aucun pays n'est épargné par la crise. Ce qui confère au G 20 une responsabilité collective. Il y a quelque chose de fascinant à voir des dirigeants russes ou chinois se pencher sur les meilleurs moyens d'organiser les marchés financiers et les banques pour les mettre en état de prêter aux entreprises et de rassurer les épargnants. Staline et Mao doivent se retourner dans leur tombe...
Étrange destin
Dans ce tourbillon, où les États-Unis retrouvent leur crédit et où les nouveaux venus à la table des grands conquièrent le leur, l'Europe ne fait pas si mauvaise figure. Elle a été, sous l'impulsion de la France et, pour une fois, de la Grande-Bretagne, à l'origine de la réunion de Washington et des actions qui y ont été programmées. Cette posture reste à confirmer. Nous allons payer cher notre refus de la réforme institutionnelle, même si nous parvenons à limiter les dégâts avec le Traité de Lisbonne. Car une Union à vingt-sept ¯ et bientôt davantage ¯ ne peut pas être gouvernée par des institutions construites pour une Europe à six. Il nous reste à concrétiser ce projet de fédération d'États nations, sans précédent dans l'histoire. Sinon, nous dériverons lentement vers une Europe à géométrie variable qui serait inéluctablement une Europe à efficacité variable.
Quant à l'économie de marché, curieusement, elle pourrait sortir renforcée par la crise qu'elle traverse. Le G 20 lui donne, en quelque sorte, une légitimité nouvelle, puisque le monde entier se rassemble pour la sauver. Ce ne sera pas la première fois que le capitalisme aura été tiré d'un mauvais pas par ceux qui le contestent ou par une crise qui révèle ses faiblesses. Déjà, au XXe siècle, on l'a vu renaître grâce à des systèmes de protection sociale et de redistribution des revenus contraires à sa nature. Demain, il peut être renforcé par des régulations financières qui le retiennent de tomber et par une surveillance universelle qui le contrôle. Certes, rien n'est encore acquis. Mais c'est, tout de même, un étrange destin que de garder la vie grâce à ceux qui prédisent votre mort.